La complexité


The Spiral Method of Learning Complex Information

J’ai eu l’occasion d’entendre une allocution de Walter Bender. Il est professeur au MIT, ancien directeur exécutif du Media Lab du MIT et fondateur de Sugar Labs, une société qui développe des logiciels libres sous Linux à destination de l’éducation scolaire pour les enfants.

Une citation de Walter a attiré mon attention. Pour paraphraser, Walter a déclaré: «la richesse de la vie est dans la complexité … il ne faut pas essayer de simplifier les choses, mais plutôt développer des outils pour comprendre la complexité“.

Quelques réflexions sur cette idée.

1. Elle interpelle probablement la plupart d’entre nous tant cela nous apparait contre-intuitif, pourtant c’est juste.
2. En une phrase, il a expliqué le développement de la pensée intellectuelle
3. Si nous reconnaissons l’apprentissage comme destiné à nous donner des outils de “lecture”, on pourrait radicalement transformer la perception que nous avons de l’architecture de notre société et la manière doit on doit interagir avec elle.

Illustration avec le rôle social de l’entreprise.

Intuitivement on sent que l’Entreprise à un impact social majeur, on y passe 70% à 80% de son temps, elle est au centre de l’activité économique et elle participe à l’organisation de la société. Pour autant, un actionnaire aura toujours un peu de mal à percevoir au delà du retour sur investissement (ROI), l’ensemble des éléments qui caractérisent la résonance qu’a l’entreprise avec son environnement. La finance moderne a du mal a concevoir la valeur qui existe en dehors des éléments de trésorerie, qui ont manifestement un impact.notable sur la performance de l’entreprise. En effet, comment mesurer le bonheur/bien être d’un salarié,  l’implication écologique d’une entreprise et y a t il un intérêt à le mesurer?

Ma conviction? Ce qui se mesure a de la valeur.

Si la finance est le proxy majeur par lequel l’entreprise interagit avec le monde, alors nous pouvons essayer de la compléter pour qu’il prenne en considération des éléments qui lui étaient étrangers ou mal compris jusqu’ici. Nous pouvons permettre aux actionnaires, mais aussi à toutes les parties prenantes (salariés, l’état, fournisseurs, clients) d’appréhender le rôle et la place qu’une entreprise tient dans la société. En bref, donner du sens.

Donner du sens à l’activité d’une entreprise

En pratique, une entreprise fait plus que des simples profits. Un moyen de le mesurer c’est le  SROI (Social Return On Investment). Une grille SROI (Social Return On Investment) peut aider à valoriser/appréhender les impacts sociaux et environnementaux de nos investissements sans s’éloigner de l’analyse  financière traditionnelle. En bref, le SROI complète le ROI et permet d’avoir une nouvelle lecture de l’investissement dans une entreprise.

Cependant, l’exercice est ardu. Construire un ratio SROI fait appel à des techniques ad hoc, encore peu normées. Ca fera l’objet d’un prochain post.

Mais l’idée est là: si l’on peut diffuser un outil de lecture du monde, qui intègre une palette plus large de paramètres, alors on peut agir différemment et revoir les priorités.



La philosophie du bol de riz


À tous ceux d’entre vous qui ont vu le jour dans les années 80 (ou même avant), vous vous souvenez sans doute de ces grandes opérations humanitaires, dans les écoles primaires et/ou au collège, en faveur de la Somalie.

Vous vous rappelez de vos enseignants et instituteurs vous expliquant qu’il fallait aider les Somaliens.  Oui, qu’il fallait montrer notre solidarité avec ces enfants somaliens par une action forte et définitive : bref, qu’il fallait leur envoyer des sachets de riz.

Alors obéissant, je suis rentré chez moi après l’école. J’ai expliqué à ma mère qu’il fallait aider les petits Somaliens en leur envoyant du riz. Elle m’a confié un sachet de riz que j’ai fièrement amené à l’école dès le lendemain.

Dans la cour de récréation, certains de mes camarades de classe comparaient leur sachet de riz. L’un d’eux brandissait fièrement un sachet de riz Uncle Ben’s. Il n’était pas le seul d’ailleurs, plusieurs de mes camarades de classe avaient des sachets de riz de grandes marques. J’osais à peine montrer le mien:  vous savez comment sont les enfants. Pour autant, une toute petite pensée, fugitive, presque imperceptible, m’a traversé l’esprit: Le petit Somalien ne fera sans doute pas la différence.

Pour tout dire, lorsque je vivais au Cameroun, je ne faisais pas de différence entre les marques de riz. En fait, j’ai même pas souvenir d’en avoir connu plus d’une.

Bref !

Nous avons soigneusement remis nos sachets de riz à une ONG (dont le nom m’échappe) et dans la cour de récréation nous faisions des “coucous” au camion rempli de riz qui s’en allait au loin pour la Somalie (?). Après cet événement qui venait briser la routine de l’école primaire, nous retournâmes en classe.  Ah! la classe…, lieu le plus fertile pour mon imagination tant l’enseignement était barbant.  Je me suis mis à imaginer le voyage de ce camion qui venait de partir. Je l’imaginais faire le tour de la France, aller dans les différents écoles, descendre via l’Espagne, emprunter le détroit de Gibraltar en bateau, puis traverser le désert, avant de rejoindre la Somalie pour délivrer mon sachet de riz (sans marque) à cet enfant somalien.

Oui, j’avais une carte dans mon agenda (ou mon cahier de texte, comme on disait autrefois).

Voilà, mission accomplie ! Notre classe de CM2 venait de résorber la famine en Somalie en un tour de main. Nous pouvions dormir tranquille et reprendre nos petites vies sans avoir à nous soucier  plus avant de la situation des Somaliens. Le lendemain, ceux-ci auraient de toute façon disparu du journal de 20h pour laisser place à un quelconque homme politique ou star  venus verser des larmes de crocodile à l’écran. Puis, un an plus tard, ces mêmes personnes viendraient se lamenter à l’écran à propos d’un autre drame humanitaire, nouveau à la mode. C’est la “philosophie du bol de riz”.

Le problème, c’est que j’avais une imagination fertile. Je me suis mis à imaginer ce qu’il se passerait une fois que tout le riz serait consommé. Le camion allait-il revenir, l’an prochain ?  Y aurait-il assez de riz jusqu’au retour du camion ? Et puis juste du riz, ce n’est pas suffisant, il faut de la viande, des légumes, non? Bref, que des questions auxquelles un gamin, qui fait trop de fautes d’orthographe dans ses dictées, ne peut répondre.

Et après ? Ben rien, j’ai grandi ; le camion n’est jamais revenu (dans mon école en tout cas) et les Somaliens sont toujours dans une misère noire. C’était il y a presque 20 ans. Je devais avoir 8 ou 9 ans quand c’est arrivé. À ce moment-là, j’ai compris, j’ai découvert ce que Michel nomme  “l’humanitaire de complaisance”. Moi, j’appelle ça “la philosophie bol de riz”. Bien sûr, on pourra toujours expliquer (et avec raison) que la guerre fait rage depuis tout ce temps (et ça complique pas mal), répondre qu’il existe différents types d’ONG (urgence & développement). C’est sûr, c’est sûr.

Malgré tout, si je pouvais éviter à mes enfants d’avoir à apporter des sachets de riz à l’école …même d’une grande marque, ce serait bien, non ?

Alors que fait-on ? On oublie la “philosophie du bol de riz”, on se retrousse les manches, on mets les mains dans le cambouis et on fait de son mieux. Et si faire de son mieux n’est pas suffisant alors on persévère encore plus fort et aussi longtemps que nécessaire. Pas de défaitisme, ni de fatalité. Ca, c’est ma philosophie.