À tous ceux d’entre vous qui ont vu le jour dans les années 80 (ou même avant), vous vous souvenez sans doute de ces grandes opérations humanitaires, dans les écoles primaires et/ou au collège, en faveur de la Somalie.
Vous vous rappelez de vos enseignants et instituteurs vous expliquant qu’il fallait aider les Somaliens. Oui, qu’il fallait montrer notre solidarité avec ces enfants somaliens par une action forte et définitive : bref, qu’il fallait leur envoyer des sachets de riz.
Alors obéissant, je suis rentré chez moi après l’école. J’ai expliqué à ma mère qu’il fallait aider les petits Somaliens en leur envoyant du riz. Elle m’a confié un sachet de riz que j’ai fièrement amené à l’école dès le lendemain.
Dans la cour de récréation, certains de mes camarades de classe comparaient leur sachet de riz. L’un d’eux brandissait fièrement un sachet de riz Uncle Ben’s. Il n’était pas le seul d’ailleurs, plusieurs de mes camarades de classe avaient des sachets de riz de grandes marques. J’osais à peine montrer le mien: vous savez comment sont les enfants. Pour autant, une toute petite pensée, fugitive, presque imperceptible, m’a traversé l’esprit: Le petit Somalien ne fera sans doute pas la différence.
Pour tout dire, lorsque je vivais au Cameroun, je ne faisais pas de différence entre les marques de riz. En fait, j’ai même pas souvenir d’en avoir connu plus d’une.
Bref !
Nous avons soigneusement remis nos sachets de riz à une ONG (dont le nom m’échappe) et dans la cour de récréation nous faisions des « coucous » au camion rempli de riz qui s’en allait au loin pour la Somalie (?). Après cet événement qui venait briser la routine de l’école primaire, nous retournâmes en classe. Ah! la classe…, lieu le plus fertile pour mon imagination tant l’enseignement était barbant. Je me suis mis à imaginer le voyage de ce camion qui venait de partir. Je l’imaginais faire le tour de la France, aller dans les différents écoles, descendre via l’Espagne, emprunter le détroit de Gibraltar en bateau, puis traverser le désert, avant de rejoindre la Somalie pour délivrer mon sachet de riz (sans marque) à cet enfant somalien.
Oui, j’avais une carte dans mon agenda (ou mon cahier de texte, comme on disait autrefois).
Voilà, mission accomplie ! Notre classe de CM2 venait de résorber la famine en Somalie en un tour de main. Nous pouvions dormir tranquille et reprendre nos petites vies sans avoir à nous soucier plus avant de la situation des Somaliens. Le lendemain, ceux-ci auraient de toute façon disparu du journal de 20h pour laisser place à un quelconque homme politique ou star venus verser des larmes de crocodile à l’écran. Puis, un an plus tard, ces mêmes personnes viendraient se lamenter à l’écran à propos d’un autre drame humanitaire, nouveau à la mode. C’est la « philosophie du bol de riz ».
Le problème, c’est que j’avais une imagination fertile. Je me suis mis à imaginer ce qu’il se passerait une fois que tout le riz serait consommé. Le camion allait-il revenir, l’an prochain ? Y aurait-il assez de riz jusqu’au retour du camion ? Et puis juste du riz, ce n’est pas suffisant, il faut de la viande, des légumes, non? Bref, que des questions auxquelles un gamin, qui fait trop de fautes d’orthographe dans ses dictées, ne peut répondre.
Et après ? Ben rien, j’ai grandi ; le camion n’est jamais revenu (dans mon école en tout cas) et les Somaliens sont toujours dans une misère noire. C’était il y a presque 20 ans. Je devais avoir 8 ou 9 ans quand c’est arrivé. À ce moment-là, j’ai compris, j’ai découvert ce que Michel nomme « l’humanitaire de complaisance ». Moi, j’appelle ça « la philosophie bol de riz ». Bien sûr, on pourra toujours expliquer (et avec raison) que la guerre fait rage depuis tout ce temps (et ça complique pas mal), répondre qu’il existe différents types d’ONG (urgence & développement). C’est sûr, c’est sûr.
Malgré tout, si je pouvais éviter à mes enfants d’avoir à apporter des sachets de riz à l’école …même d’une grande marque, ce serait bien, non ?
Alors que fait-on ? On oublie la « philosophie du bol de riz », on se retrousse les manches, on mets les mains dans le cambouis et on fait de son mieux. Et si faire de son mieux n’est pas suffisant alors on persévère encore plus fort et aussi longtemps que nécessaire. Pas de défaitisme, ni de fatalité. Ca, c’est ma philosophie.
Rendons à César ce qui est à César: le concept que je décrie est l’humanitaire de « confort » (mais il est vrai qu’il s’approche de l’humanitaire de complaisance, et il pourrait même flirter avec l’humanitaire de « grâce à mes 3 semaines dans une pseudo ONG en Afrique j’ai perdu 6 kilos et ça m’a évité un régime »).
Tu es en train de nous dire que ce que tu as fait était bête,
qu’il vaut mieux ne rien donner plutot que de donner peu?
Ou alors tu t’enmêles les pinceau croyant dénoncer la prétention dans le don?
Désolé Panzu, j’arrive un peu sur le tard (!) pour vous répondre…mea culpa.
1/ Oui, avec le recul ce qu’on nous a encouragé à faire à l’époque était bête. Bourrée de bonnes intentions (comme toujours), mais dans le fond bête.
2/ Je ne suis pas un adepte du don nu (tel qu’évoqué dans mon billet) …plutôt partisan d’action conduisant l’autonomie des populations concernées. Mais si je voulais faire de la sémantique dans la veine de votre question, je dirais qu’il aurait fallu mieux donner (oui, je sais c’est facile à dire).
3/ Dénoncer quoi??? Non, non, rien de tout ça. Mon billet, s’il n’est pas assez clair, voulait par mon expérience raconter la genèse de notre approche(i.e. labadens) pour le développement.